José Mourinho a une armoire à trophées pleine à craquer, il est reconnu par ses pairs et a même ses admirateurs. Il a gagné partout où il est passé. Pourtant, son passage à Manchester United pourrait être celui de tous les écarts pour lui : soit il échoue et passera pour un entraîneur dépassé, ayant perdu ce qui faisait de lui le "Special One", soit il réussit et cela pourrait le faire vraiment rentrer au Panthéon des entraîneurs qui gagnent et s'adaptent.

 

L’entraîneur portugais s'est fait connaître véritablement il y a 13 ans en gagnant l'Europa League (coupe UEFA à l'époque) avec le FC Porto puis en triomphant l'année suivante en Ligue des Champions. Comme chacun sait, il a ensuite fait ses preuves en Premier League, à Chelsea, en glanant entre autre deux titres de champion. Après l'expérience anglaise, il a exporté sa réussite en Italie, à l'Inter Milan où il ajouta dans sa besace deux autres titres de champion nationaux et une autre Ligue des Champions. Cette fois-ci, contrairement à son expérience à Chelsea, il préféra s'en aller dans la gloire, juste après la victoire européenne et signa au Real Madrid. Le duel face au FC Barcelone de Pep Guardiola a enthousiasmé beaucoup d'amateurs de football, permettant ainsi de voir s'opposer deux philosophies de jeu. C'est là que Mourinho connut ses premières véritables difficultés. Déjà habitué à la médiatisation, il trouvait cette fois-ci un vestiaire bien différent de ceux qu'il avait côtoyés jusque-là. En effet, les joueurs n'étaient pas tous des guerriers, soudés derrière leur entraîneur et les supporters aspiraient à voir un football offensif, là où Mourinho lui préférait être pragmatique.

Il faut dire que le spectacle n'a jamais été un souci pour le Portugais, ou alors un souci bien moins important que celui du résultat. Ainsi, pour certains, son passage en Espagne montra qu'il n'était pas capable de produire un jeu réellement offensif et que, même avec une équipe valant très chère sur le papier, il n'était pas capable de gagner une nouvelle Ligue des Champions si ses joueurs ne se vouaient pas à lui comme à Chelsea ou à l'Inter. Il avait donc atteint ses limites. Mesurer ses mots, ses actes, toute cette volonté de contrôle de lui et de manipulation des médias était donc surtout une volonté de cacher ses faiblesses à lui. Mourinho n'était pas si génial.
Pour d'autres en revanche, le "Special One" l'était resté. Il s'était adapté à 4 championnats différents, avait su gérer un des plus grands clubs au monde et même avec succès puisqu'il remporta le championnat en 2012 (sa seconde année fut là encore la meilleure) avec un record de points de la Liga à la clé. Il avait mis fin par deux fois à l'hégémonie du "grand" Barça : une première fois en Ligue des Champions avec l'Inter et une seconde avec le Real en championnat.

Après le Real Madrid, Mourinho revient dans le pays dans lequel il se sent le plus aimé, le pays qui "aime le plus le football" selon ses propres mots, en Angleterre et, comme lors de son premier passage, il s'installe à Londres dans le club de Chelsea. Encore une fois, il gagne le championnat au bout de sa deuxième saison et, encore une fois, le club implosera de l'intérieur à la troisième, avec des résultats catastrophiques à la clé. Le Portugais fut renvoyé.

Ces passages au Real Madrid et à Chelsea sont les plus récents et sont donc ceux qui résument le mieux l'image renvoyée par Mourinho : culture du résultat, personnage arrogant qui ne se remet jamais en question, trop exigeant menant souvent à des fractures dans le vestiaire. Pourtant, il a toujours gagné le championnat, partout où il est passé. Il a pris avec lui deux Ligue des Champions (le record est de trois), avec en plus de cela deux clubs différents et n'a que 53 ans.
Oui mais Mourinho, à l'image de tous ceux qui réussissent dans le football, a ses détracteurs qui n'hésitent pas à lui tomber dessus au moindre faux-pas. Malheureusement pour lui, depuis l'an dernier, leur nombre augmente et certains admirateurs mancuniens sont passés dans le camp adverse après ces quelques mois de compétition.

En effet, le Portugais n'a pas épargné les fans. Il a d'abord semblé changé, métamorphosé devant les caméras. Beaucoup moins enclin à fanfaronner, il ne met plus le "feu" aux conférences de presse, n'a plus de mots réellement saignants pour ses adversaires. Qu'on se rassure, ça ne dure jamais très longtemps avec Mourinho. En témoigne son expulsion pour protestation envers l'arbitre durant le match face à Burnley et ses déclarations après le match face à Watford, où il a critiqué ouvertement l'attitude et l'implication de deux Anglais du club : Chris Smalling (parfois nommé capitaine lorsque Rooney ne joue pas) et Luke Shaw.
On pourrait se dire que cela a été finement joué par l'ancien "Special One", dans le but de les remotiver et de les piquer là où cela fait mal, un peu à l'image de ce qu'il avait fait à Karim Benzema lorsqu'il était au Real Madrid [ndr : il avait répondu à la question d'un journaliste, lui demandant pourquoi il avait titularisé l'attaquant français, par cette déclaration bien sentie "si tu vas avec un bon chien, tu chasses plus. Si tu vas avec un chat, tu chasses moins, mais tu chasses quand même". Cela avait bien servi à l'ancien Lyonnais qui s'était démené à l'entraînement, avait perdu du poids et avait atteint un très haut niveau, qu'on lui connaît depuis. Dans le cas des deux Anglais, il est possible que le Portugais ait cherché à les impliquer plus et être certain qu'ils y réfléchissent à deux fois avant de se déclarer indisponibles pour un match.


Autre affaire qui n'a pas spécialement plu aux supporters : le traitement de Bastian Schweinsteiger. Ce n'est pas tant le fait que l'Allemand soit rejeté de l'équipe première mais plutôt l'interdiction de jouer tout court qui pose problème à certains. Il est vrai que c'est un des meilleurs milieux de terrain de ces dix dernières années, ayant gagné la Ligue des Champions et la Coupe du Monde pour couronner le tout. Malheureusement, il n'a pas le niveau requis et il est probable que Louis Van Gaal aurait pu se dispenser de cet achat (même si il a été acquis pour une somme relativement faible). C'était un beau coup médiatique et Schweinsteiger aurait très bien pu retrouver son niveau, on ne sait jamais. Cela n'a pas été le cas et ceci n'est pas remis en question. En revanche, interdire à un joueur de jouer, d'exercer même ce pour quoi il est payé est très discutable. Surtout, ce qui fait le plus de mal à Mourinho dans cette affaire est ironiquement le comportement de l'Allemand, irréprochable. Jamais le champion du monde allemand n'a critiqué le club, jamais il n'a raté un entraînement, jamais il n'a manqué de respect au club. Pire, il vient aux matchs, encourage toujours les joueurs et laisse des messages aux fans sur les réseaux sociaux. Cette "exclusion" a au moins permis de donner un exemple d'attitude parfaite à certains footballeurs de Manchester City par exemple, qui n'ont pas le temps de signer un autographe à un fan car il est "fatigué"... Enfin bon, cela est une autre histoire.
L'Allemand risque de partir soit à la fin de la saison, soit dès le mercato hivernal et on essayera d'oublier son passage et son traitement, qui n'en dérange que certains. Même si, il faut bien l'avouer, si Schweinsteiger avait été traité de la même façon par Manchester City, Liverpool ou Barcelone, les mêmes qui défendent Mourinho aujourd'hui seraient les premiers à accabler ces clubs. Mourinho n'a pas été très classe envers le joueur, c'est un fait. Il va partir et l'affaire sera classée.


Mais malheureusement pour le Portugais, ce n'est qu'une des nombreuses épines qu'il a dans le pied. Et nous allons maintenant aborder les problèmes qui ne pourront pas être régler au mercato hivernal...

Tout d'abord, la plupart des supporters en ont après le nouveau manager en raison de son incohérence et de son "bricolage" dans les systèmes. Mais attention, pas un bricolage à la Ferguson, pas un bricolage de dépannage, non. Mourinho tente de mettre certains joueurs à certains postes pour voir s'ils pourraient s'installer durablement à ces postes. Parfois, cela fonctionne, comme avec Ander Herrera. L'Espagnol a été utilisé en milieu défensif (pointe basse devant la défense) et en milieu relayeur. Il a su être performant aux deux postes mais ça n'est pas le cas de tout le monde.
Rashford a été par exemple utilisé et ré-utilisé sur l'aile, ce qui ne lui convient absolument pas, en raison de sa qualité de dribbles notamment.
Pogba, lui, a été utilisé dans un milieu à deux, en milieu relayeur dans un milieu à 3 avec une pointe basse et même en meneur de jeu... Cela laisse penser effectivement que Mourinho est dans le flou le plus complet.

D'autre part, autres paramètres inquiétants sur le Portugais, la non-utilisation de tous les joueurs faisant partie de son équipe. On pense notamment à Mkhitaryan qui a mystérieusement disparu des radars malgré sa disponibilité et le manque criant d'inspiration offensive de l'équipe.
De la même façon, Martial, qui était un des joueurs primordiaux l'an passé, n'a que très peu été utilisé, que ce soit dans l'axe ou sur les ailes. D'ailleurs, c'est Lingard et Rashford qui sont utilisés sur les ailes à sa place. Ces deux joueurs semblent plus combatifs que le Français, d'autant plus que celui-ci agit souvent avec nonchalance, mais ils sont aussi moins à l'aise techniquement.
Les fans s'inquiètent donc. Si on ajoute à cela qu'Ibrahimovic, une des recrues phares du mercato estival, a eu un coup d'arrêt après un bon début de saison, on se demande bien pourquoi Mourinho n'a pas osé sortir le Suédois de son équipe pour mettre à sa place Rashford, Martial ou même Rooney. Était-ce pour le remettre en confiance ? On ne sait pas.

Enfin, la dernière interrogation porte sur le projet de jeu du Portugais. Beaucoup ne comprennent pas l'utilisation répétée de Fellaini au milieu de terrain plutôt que Carrick ou Blind. Le Néerlandais n'a été utilisé que dans les postes défensifs, jamais en tant que milieu, poste qui était pourtant le sien et dans lequel il pourrait briller par ses passes et son intelligence de jeu. Carrick, lui, y a été utilisé mais avec parcimonie. Il ne faut pas oublier non plus Morgan Schneiderlin qui a pu faire quelques entrées.
Offensivement peu inspiré, ayant déjà pris l'eau à Chelsea, on ne voit pas où veut en venir le nouveau manager. Le système n'est jamais stabilisé, Mata peut être utilisé en meneur comme en ailier, ou parfois même ne pas être titularisé du tout.
Il ne dégage pas de sérénité ni même aucune certitude (hormis Pogba et la titularisation d'Ibrahimovic s'il est disponible). C'est déjà compliqué en tant que fan de ne pas savoir sur quels joueurs s'appuyer le lendemain mais pour les joueurs, c'est encore pire pour la confiance. Celle-ci doit faire le yoyo chez certains.
Le rendu global n'est pas bon, d'autant plus si l'on compare à nos adversaires directs.Antonio Conte, pour sa première saison en Premier League, s'adapte parfaitement et est en pleine réussite. Ironie du sort, il a à sa disposition le même effectif qu'avait Mourinho l'an passé lorsqu'il a échoué chez les Blues. Le Portugais doit maintenant renverser la vapeur et montrer qu'il est toujours si "spécial", d'autant plus que le mois de décembre qui arrive s'annonce particulièrement décisif pour United et pour lui-même.

Il est ainsi probable qu'à la fin de l'année, on sache si United est toujours : candidat au titre, candidat à la Ligue des Champions (ce qui n'est pas assuré dans un scénario catastrophe) ou encore candidat en Europa League. Il serait intéressant également de voir la posture qu'adoptera le club lors du mercato hivernal.


Ainsi, Mourinho pourrait sortir de ce mois de décembre ou de cette saison très amoindri au niveau de l'opinion publique. S'il arrive à faire de United une grande équipe comme lors de ses belles années, il pourrait être l'idole d'une grande partie de la ville et gagnait sa place dans un Panthéon du football. Au contraire, s'il venait à échouer, il aurait l'image d'un génie perdu, d'un immense gâchis, qui a su être au top 10 ans durant, avant de rentrer dans le rang, en s'emmêlant les pinceaux dans son manque d'adaptabilité à l'évolution du football (football qu'il comprenait parfaitement il y a dix ans pourtant). Il serait jugé dépassé et empêtré dans ses convictions.
Si il en vient à échouer, il ne lui resterait en plus pas beaucoup d'options. En effet, en cas d'échec à United, hormis une sélection, Mourinho atterrirait sûrement dans des clubs de moindre calibre ou en reconstruction eux aussi.